À quoi bon d’innombrables livres ?

L’artiste et éditeur Jacques Clerc a fait don à la Réserve des livres rares
d’un ensemble de livres d’artistes et d’archives
.

 
   

C’est sous ce titre quelque peu provocateur que Jacques Clerc, éditeur de livres d’artistes, fit paraître en 1989 un petit texte de Sénèque intitulé À quoi bon d’innombrables livres, extrait de De la tranquillité de l’âme, illustré de cinq stèles phéniciennes et d’un por-trait de l’auteur. Cela sonnait comme un manifeste contre la profusion et l’ostentation. Sculpteur, graveur et professeur à l’école des Beaux-Arts de Valence, Jacques Clerc décide en 1984, à l’âge de 53 ans, de devenir éditeur afin de mettre en présence, dans l’espace du livre, les textes inédits d’écrivains, pour la plupart contemporains, et les œuvres d’artistes usant de techniques origi-nales comme la gravure, la lithographie ou la sérigraphie. Il donne à ses édi-tions le nom du quartier qu’il habite depuis 1964, à Crest dans la Drôme, La Sétérée, nom qui signifie aussi la surface ensemencée avec un sétier de blé, une ancienne unité de mesure variable selon les régions. Cette varia-bilité, on la retrouve dans le nombre de livres publiés chaque année par Jacques Clerc : entre deux et trois, parfois un seul ou même aucun. Cela semble très peu, sauf si l’on précise qu’il en est aussi l’imprimeur taille-doucier, plus rarement l’imprimeur lithographe, mais toujours l’imprimeur typographe. D’ailleurs, une des raisons pour les-quelles il est devenu éditeur, c’est l’im-portance extrême qu’il attache au texte, à sa lisibilité, à la beauté des caractères… d’où le mécontentement qui le prenait auparavant devant la médiocrité de la typographie dans les livres auxquels il participait comme graveur chez d’autres éditeurs. Une soixantaine de livres, dont le tirage moyen varie entre 30 et 50 exem-plaires, ont ainsi vu le jour sous cette raison sociale.

     

Des contemporains aux
poètes occitans du XIIe siècle

Jacques Clerc ouvre sa maison d’édi-tion à des auteurs comme Alain Rais, son ami depuis 1956, Dominique Fourcade, Marcellin Pleynet, Guillevic, Charles Juliet, Claude Ollier, Yves Bonnefoy, Jean Tortel, François Cheng, Philippe Jaccottet ou encore Michel Butor, soit plus de trente-cinq écrivains. Les artistes qu’il attire, au nombre de vingt-cinq, sont Pierre Buraglio, qu’il côtoie comme ensei-gnant aux Beaux-Arts de Valence dès 1976, Bernard Carlier, un de ses anciens étudiants, Henri Cartier-Bresson, Olivier Debré, Henri Maccheroni, Gérard Titus-Carmel, Claude Viallat, etc. Une des grandes fiertés de Jacques Clerc auraété de publier en 1992 les premières lithographies d’Henri Cartier-Bresson sur un texte d’Yves Bonnefoy, Comme aller loin dans les pierres.
Il a quant à lui accompagné de gravures plus d’une dizaine de textes, en particulier ceux de Mathieu Bénézet, de Bernard Vargaftig, de Jude Stéfan, d’Hubert Lucot, de Patrick Wateau, Bernard Chambaz et Denise Desautels, sans oublier Jean-Marie Gleize, fonda-teur de la revue Nioques (1990-1995), dont Jacques Clerc, outre le rôle qu’il jouait au comité de rédaction, était aussi l’imprimeur typographe. Son intérêt le porte également vers les poèmes chantés en langue occitane, ceux de deux femmes troubadours de la fin du XIIe siècle et du début du XIIIe, la comtesse de Die et Bieiris de Romans, ou encore vers ceux du troubadour Falquet de Romans. Pour ces livres tout en verticalité, Jacques Clerc choisit une typographie et une encre différentes selon qu’il s’agit des textes dans leur version originale ou dans leur traduc-tion en français contemporain tandis que ses gravures se dressent, sem-blables à ses sculptures en forme de stèles. Sa passion pour l’Italie, et parti-culièrement pour Florence où il se rend régulièrement, l’amène même à se faire écrivain : rêverie mi-savante, mi-poétique à partir de croquis et d’esquisses de façades de quelques églises de Florence établis par Henri Maccheroni, et c’est Ad’intorno (Firenze à deux voix).
Pour chaque ouvrage, Jacques Clerc a rassemblé correspondance, tapuscrit, manuscrit ou maquette et a décidé d’en faire don à la Réserve des livres rares où sont conservés tous ses livres d’artistes

.

 

Marie-Françoise Quignard
   
  Henri Cartier-Bresson, dessin au crayon sur papier transparent grainé pour Comme aller loin dans les pierres d’Yves Bonnefoy, 1992.